Mise en lignes
LE JOURNAL DE L'AUTRE
, n°1
extraits

PatrikRoy
Clockwork Green

« Mars, car sans doute un soleil descendait entre les bouées nord. Les cheveux folâtres et le col en rempart, les derniers jappements faussement effrayés s'estompant dans la montante, j'aspirais profondément la goulée du moment : la meilleure. À cette époque de l'année, hormis quelques drôles transportés d'aventures ou quelque poète maladif en mal d'expiration – calqués sur leurs idoles, d'un mimétisme acoustique fort accommodant – rares sont les téméraires à prendre le quart de nuit (…) ».

Kobal2
Pour encourager les autres

« Ca y est, j'en suis enfin sorti ! L'ENA. C'est un nom qui vous impressionne son homme ça, mèdême. Belle boîte à cons, oui. Mais voilà, j'en suis sorti. Avec les honneurs des sages messieurs grisonnants (et énarques, mais ça va sans dire). C'est presque un pléonasme de dire que les énarques se lèchent entre eux – je serais mesquin je placerais un vilain petit asinus asinum fricat. Mais je ne suis pas mesquin, comme quoi sortir de l'ENA ne fait pas tout. À vrai dire, c'est un genre de rituel, de religion. De secte ? Oui, presque (…) ».

Pando
Mémoires d’une jeune femme dérangée

 « Tu n'étais pas là ce soir. Pourtant avant de partir, mon intuition était plutôt bonne. J'avais tout bien préparé : mes mots, ce que j'allais porter. J'ai ressorti ma petite robe rouge à fleurs. Tu sais, la robe en coton que j'attache dans le dos et qui me fait un joli décolleté. Je la portais quand on s'est rencontré la première fois, dans ce piano-bar cafardeux. Tu portais un de ces vieux jeans troués et ton sweater aux manches trop longues. Avoue que pour un pianiste, c'est quand même quelque chose (…) ».

Sof
Entre les oreilles de Thomas

« Je pourrais me lever et faire quelque chose. Aller regarder dehors, manger un petit bout, ou vérifier que tout va bien dans la maison. Mais a priori tout va bien dans la maison, pas de bruit suspect, pas d'odeur de fumée ni d'inconnu mal intentionné armé d'un pied de biche à la porte. Il faut que tout soit à sa place, et que tout se passe comme d'habitude. Avoir un chien, c'est bien et mal en même temps. Ça déplace parfois les choses, avec sa queue ou avec son grand corps maladroit, mais ça aide énormément au niveau des intrus (…) ».

Bingirl
Chloé

« Non docteur, je vous l'affirme, je ne suis pas satisfaite de ce traitement, je vous demande de me prescrire des antibiotiques, oui, évidemment que ça va servir, Léonie passera chercher l'ordonnance dans après-midi, mais veuillez la préparer tout de suite s'il vous plaît, qu'elle n'ait pas à repasser en plus de son retard, soyez compréhensif je n'ai pas de temps à perdre avec une connerie de virus ou de microbe que vous pouvez massacrer en une seule prescription et deux jours de traitement, je suis pressée, je dois être en forme, je dois être parfaite, je dois être lucide, j'ai des clients importants cette semaine, toutes les semaines (…) ».

Flo
Les parasites du square Léopold

« AnLo n'a aucune créativité. Elle a toujours été mince comme un fil, a toujours eu des copains à la pelle, une meilleure amie comme il faut depuis sa plus tendre enfance, des cousins sympas, un grand frère exemplaire, des parents stables, une voiture pour ses dix-huit ans, des séances de manucure chaque semaine. Elle adore les asperges et le patinage artistique et son livre préféré a pour auteur Barbara Cartland. Bref, AnLo et moi on a rien en commun, mais alors absolument rien. Je ne sais même pas comment il se fait qu'on soit « copines » à ce point, enfin si, un peu (…) ».

Grebrepuk
Le blog d’un entrepreneur

« J'en ai marre de servir la soupe, de passer les plats, de débarrasser pour ne bouffer que les miettes à la fin. J'en ai ma claque de me contenter avec un grand sourire des s'il-vous-plaît-merci-beaucoup-au-revoir. J'ai envie de montrer mes crocs, de retrousser mes manches et de montrer à tout le monde que je suis un winner. Parce qu'au fond de moi, je suis un entrepreneur. Non, je n'aime pas être sous les ordres de quelqu'un, souvent incompétent et fainéant, qui n'arrive là que parce que comme le dit Dilbert, on met aux postes d'encadrement les gens les moins compétents car c'est là qu'ils sont les moins dangereux (…) ».

Fleur
Autopsie d’un mensonge

« À cette époque je me repaissais des mots qu'il m'offrait, de ces serments d'amour, de ces « je t'aime » inlassablement réécrits. À cette époque, nous aimions nous mettre en musique. Adolescents amoureux à l'ère numérique, nous nous offrions des playlists, comme d'autres, dix ans auparavant, se seraient offert des cassettes enregistrées. Masochisme ? Je réécoute sans cesse ces chansons, comme autant de messages, comme autant de couteaux à retourner dans mes plaies. Et, évidemment, je ne peux m'empêcher d'y trouver des oracles cachés (…) ».

Chypor
Moi, Jacqueline D., 93 ans, démente, dépendante

« Nous aurons eu un bel été, tout de même. Un ciel bleu du début à la fin, baigné d'un soleil radieux… Moi, le beau temps m'a toujours mise de bonne humeur. Pour ne rien gâcher, les enfants sont passés me visiter ou m'ont téléphoné pour prendre de mes nouvelles presque tous les jours. Je n'ai pas bien compris pourquoi mais c'était très agréable. Même le docteur est venu me voir toutes les semaines et l'infirmière est passée trois fois par jour au lieu d'une. Petites attentions, boissons fraîches et ventilateur automatique… Le Club Méditerranée sans sortir de chez soi, c'est épatant (…) ».

Lo
Le Gros

« Le patron a encore passé la journée à tripoter des gamins. J'aurais dû me douter qu'il allait recommencer, c'est plus fort que lui. Surtout en cette saison. À l'arrivée des premiers sapins, les boules sont de sortie. Je vais devoir redoubler d'attention. D'année en année il répète les mêmes plans éculés. Et ce vieux cochon sait comment s'y prendre avec les gosses. Il sait les mettre en confiance. Bien sûr, il profite de sa notoriété, mais il y a bien plus que ça. Une sorte d'attirance mutuelle. Si cette fois il n'a rien fait de répréhensible, en tous cas aux yeux de la loi, j'ai croisé son regard et je sais vers où il va (…) ».